Louange et intelligence artificielle

Par Adventiste Magazine

Depuis 2024, un phénomène est apparu sur les services en ligne de vidéos et de musique : les chants religieux produits par l’IA. Une amie m’a consulté pour un chant-thème d’une semaine de prière dans son église, et l’e-mail qu’elle m’a envoyé contenait un lien vers la vidéo d’un chant qu’elle avait trouvé sur Internet. La musique était de qualité mais plusieurs éléments m’ont intrigué : certaines tournures de phrases des paroles étaient étranges, il n’y avait aucun musicien identifié, et la vidéo appartenait à une chaîne qui publiait régulièrement un grand nombre de vidéos accompagnées d’images artificielles. En effectuant des recherches, il est apparue qu’elle était produite en utilisant l’IA.

Entraînée avec les millions d’oeuvres musicales d’artistes humains depuis l’avènement de la musique enregistrée, l’IA peut produire des chants avec paroles, musique, accompagnement instrumental et voix, de qualité convaincante, en quelques clics de souris. Les chrétiens étant de grands consommateurs de musique religieuse, des opportunistes ont flairé là un marché à investir.[1] Les services de streaming musical sont submergés par de telles publications, tout en rencontrant de plus en plus de difficultés à distinguer IA et humains parmi les créateurs.[2] On voit apparaître sur YouTube des myriades de chaînes créées automatiquement par IA, qui publient chaque jour autant de vidéos de chants chrétiens, assurant en retour des revenus publicitaires à leurs propriétaires. De plus, ces chaînes proposent fréquemment à la vente des services premium, ou des e-book d’édification spirituelle, aussi créés par IA. Sous couvert de spiritualité, c’est un business.

Face à ce phénomène, les artistes peuvent difficilement suivre le rythme. Plus les chansons produites par IA sont publiées, plus elles sont écoutées, et plus elles sont mises en avant par les systèmes de suggestion des réseaux sociaux, invisibilisant petit à petit les musiciens humains. Comment faire concurrence à des machines qui publient des chansons à un rythme industriel à une fraction infime de coût ?[3] Comme jadis les petits épiciers face aux supermarchés, ce combat semble perdu d’avance… sauf si l’on aime discuter avec son épicier. La musique produite par IA pose donc de réels défis pour les musiciens, et c’est peut-être un premier critère pour en juger : dans la Bible, la musique est inséparable de l’éthique.[4] L’outil de l’IA respecte-t-il le droit ?

Mais si nous revenons à notre question initiale, quelle est la valeur de la musique produite par l’IA pour l’adoration ? L’accent sur la musique dans le monde chrétien est tel aujourd’hui que le terme « louange » est devenu synonyme de chant, comme si c’était la même chose. Or, on risque de se tromper de bataille en confondant l’objectif et les moyens. En effet, l’adoration est bien plus large que la musique.

Tout d’abord, la Bible répète que l’adoration est portée par des vivants et non des choses : « Que tout ce qui respire loue le Seigneur »[5], dit le psalmiste dans le dernier chant de recueil des Psaumes. Ensuite, Jésus affirme que Dieu ne cherche pas de l’adoration, mais des adorateurs : « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche ».[6] L’adoration est donc l’expression du but de l’alliance proposée par Dieu aux humains : des êtres tout entier en harmonie avec leur Créateur, et avec sa création. Et même si cette proposition a été transmise pendant des siècles par des mots « enregistrés » sur des parchemins, l’ultime communication devait se faire en chair et en os par Jésus-Christ, et poursuivie par ses disciples. « C’est vous qui êtes notre lettre », dit Paul.[7] L’alliance pleinement réalisée ne peut être qu’incarnée.

Quelles implications pour la musique dite « d’adoration » ? De la même manière qu’une Bible n’est que du papier tant que son message n’est pas reçu et vécu, le chant enregistré, qu’il soit produit par un humain ou par l’IA, n’est que de l’adoration en conserve, « une pièce de bronze qui résonne ou une cymbale qui retentit »[8], tant qu’il n’est pas porté par le coeur aimant d’adorateurs vivants. On peut préférer les chansons plus directement humaines que les productions impersonnelles de l’IA, mais l’essentiel reste ailleurs. Redisons-le : le Père en cherche pas de l’adoration, mais des adorateurs.

De Gaël Cosendai, pasteur et musicien à Bordeaux
Source : Revue adventiste – Mai 2026

[1] Le phénomène touche tous les styles musicaux.

[2] Noel, M. (Animateur). (2026, 3 février). Les plateformes de streaming en guerre contre l’IA [Épisode de podcast audio]. Dans Zoom Zoom Zen. France Inter. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-03-fevrier-2026-6736547 (radiofrance.fr in Bing)

[3] Le coût est néanmoins colossal pour les entreprises d’IA, et pour la planète à cause des ressources nécessaires au fonctionnement des centres de données.

[4] Amos 5.21‑24 ; Hébreux 13.15 et 16.

[5] Psaumes 150.6.

[6] Jean 4.23.

[7] 2 Corinthiens 3.3.

[8] 1 Corinthiens 13.1.

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